Bruit de fond

Mme Tintamarre est en retard

Je m’assume : je suis à contresens. Je suis en décalage total par rapport à ma génération. Je suis à côté du main stream. Tout un constat pour une fille qui fait de la veille techno et qui étudie les médias sociaux presque au microscope.

Mais c’est ainsi, je suis en retard et pour être honnête, j’en suis bien heureuse. L’objet de mon anachronisme : j’achète des disques. Et voilà, c’est avoué, et sur la place publique du grand Web. J’achète des disques comme d’autres acquièrent des pièces de collections. J’achète des disques, à coup de 5, 6 ou encore à l’unité. Quand je m’y mets, l’adrénaline monte, le plaisir m’envahit et je rentre chez moi avec le sourire.

J’aime même arriver à la maison et me battre avec le foutu plastique qui recouvre les albums. Il faut toujours garder l’ongle de l’index de la main droite d’une certaine longueur, au cas où un nouveau disque nous tomberait sous la main.

J’adore l’objet disque. J’y découvre tout un univers. Celui d’artistes qui se sont cassé le génie (et la tirelire) pour préparer cet objet de ma convoitise. Chaque pochette est une oeuvre en soi et communique au-delà de la musique enregistrée sur le CD. J’aime observer la forme des pochettes, analyser la direction artistique du tout, les typographies, les photos, les illustrations, bref tout. Je lis même les remerciements et je m’étonne de retrouver une série de références dévotes dans les gratitudes de l’irrévérencieux et pas très politicaly correct René Perez du groupe Calle 13.

Je lis les dédicaces et je m’attendris de voir que Lila Downs offre son disque Pecados y Milagros à son fils adoptif. Je feuillette chaque page du livret pour découvrir la photographie d’une oeuvre de Betsabeé Romero, magnifique artiste mexicaine qui était à Val David l’été dernier pour le Symposium international d’art in situ des Jardins du précambrien. Oui, le monde est petit. Il mesure environ 14 cm par 12cm et en plus, il est dans ma main.

Je regarde une à une les photos sublimes prises lors de l’enregistrement de The Tel Aviv Session, cet album envoûtant offert par Idan Raichel, Vieux Farka Touré et leurs invités. Impossible après d’écouter le disque de la même façon. Je caresse l’étonnant carton texturé de l’album Thessaloniki-Yannena enregistré par George Dalaras et Two Canvas Shoes (musique de l’inclassable Goran Bregovic). Cet album est d’autant plus précieux pour moi que j’ai dû le commander des États-Unis.

Je pourrais continuer comme ça pendant des heures.

Un soir d’infamie et de malchance, un voyou s’est introduit dans ma voiture et a volé une dizaine de disques qui s’y trouvaient, précisément la seule journée de l’année où on avait oublié de verrouiller les portes. Le policier sympathique à ma cause désespérée me demande d’un air complice si c’était des disques originaux ou des copies. Et moi d’ouvrir grands les yeux sous l’effet de cette hérésie. Oui monsieur, c’était des originaux. Pour compléter ma déposition, il me demande quelques titres, au cas où… « Andy Palacio & The Garifuna Collective », monsieur l’agent. « Euh… pardon? » J’habite dans une petite ville où bien peu de gens s’intéressent au sort du peuple Garifuna, alors j’étais complètement ulcérée de m’être fait voler ce disque. J’ai racheté les disques un à un, non sans amertume.

Alors quand j’entends dire que l’industrie du disque est en péril, que le CD va disparaître, je tombe des nues! Ils vont vivre de quoi les musiciens? Un artiste qui est sous mon aile me confiait qu’il a été invité à jouer dans un restaurant en échange d’un repas… Et ses trois enfants, ils mangeront quoi?

Ah oui, il y a les téléchargements légaux et payants. Mais dans ce cas, on pénalise nos oreilles! On consomme de la musique hyper compressée, aseptisée. Non, très peu pour moi. Je préfère poser ce geste que je juge citoyen d’acheter un disque, de me plonger les oreilles et les yeux dans l’univers créatif des artistes qui en sont à l’origine et de m’évader…

Merci aux musiciens.